La Démarche de l’artiste

Les années passées à Fontainebleau sont pour l’artiste une période de recherches, d’essais de divers processus créatifs qui débouchent à partir 1945 sur la mise en place d’une première manière de peindre résultant d’un dessin automatique. Au cours de ces années un autre processus créatif voit le jour, « les objets naturels » : il annonce ce que va faire Regner par la suite et ce à quoi il tend à aboutir picturalement.

L’importance de la collection

L’artiste a toujours décerné une place particulière à cette collection, réunie dans ses ateliers de Fontainebleau et de Bayeux comme l’atteste cet extrait d’article :

[Fontainebleau] Son atelier et son intérieur, ordonnés, juxtaposent des masques nègres, des statuettes extrême-orientales, mille bibelots délicats et judicieusement choisis, parmi lesquels sont à la place d’honneur les trouvailles faites dans la forêt et qu’il nous montre avec orgueil : des fossiles d’une grande variété, fougères, coquillages ; et des racines, des bois aux formes curieusement évocatrices dans lesquelles son œil exercé sait voir des animaux, des insectes, des personnages fantastiques extraordinairement vivants. Vrinat, Le Figaro, 17 janvier 1958

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La constitution de la collection

Il est difficile d’évaluer combien de temps il a fallu à l’artiste pour constituer cette collection ; elle aurait été entreprise à partir de 1941 lors de son installation à Fontainebleau au cours de balades en forêt, ainsi que l’atteste Henry Lhotellier :

Il habite à la lisière de la forêt ; mystérieuse forêt avec ses rochers bizarres, ses troncs tourmentés, ses racines tortueuses, ses étranges roses des sables, qui, par son atmosphère, va favoriser son attrait pour le paranormal et l’introspection. Il va pouvoir cueillir le fruit qui a mûri. Après quelques peintures figuratives, il établit un bilan sévère de ses acquis et se confie, dès 1945, au seul dessin automatique.

Après la collecte des objets naturels, l’artiste met en valeur le bois mais ne le retouche pas, il le pose simplement sur un socle pour lui attribuer un sens de « lecture ». L’artiste laisse libre cours à son imagination y découvre des animaux plus ou moins improbables, formes anthropomorphes ou zoomorphes, sujets antiques ou religieux. L’aspect anguleux de la matière donne un certain élan aux pièces, qui semblent être animées ou figées en plein élan. Caractéristique que l’on retrouvera dans sa création picturale lors de la seconde facture.

Regner donne alors un intitulé à son objet souvent avec assez de précision pour en permettre l’identification. Certains revêtent des titres hétéroclites et improbables tel L’Animal machine à coudre mais cependant évidents, d’autres sont résolument plus abscons telle Niobé japonaise ou Le Serpent à la tête de chameau ; ce qui rappelle la part « arbitraire » des textes produits par les surréalistes.

La création d’un « œil »

L’artiste, de manière analogue aux dessins automatiques, débrouille le sujet enchevêtré comme il démêle son inconscient jusqu’à arriver à percevoir un sujet. Ce qu’il exprime à propos de ses dessins automatiques pourrait tout à fait s’appliquer à ses objets :

Il est évident que pour découvrir les formes il faut se projeter dedans. Et en se projetant dedans on fini par voir les formes, parfois ce n’est pas visible au premier coup d’œil. Extrait ITV. Herniaux, Gruyer, 1984.

Les influences de cette collection ne sont pas visibles dans sa peinture lors de sa première manière automatique. Néanmoins, il est évident que ces montages l’aient influencé, notamment dans le développement d’un regard au moment de cette « projection » lors de la lecture. L’essentiel dans cette démarche se trouve dans la formation d’un imaginaire, mais surtout celle d’un « œil », permettant de décrypter un sujet. Comme si les objets avaient été un entraînement préalable à la lecture de ses dessins automatiques. Cette lecture s’apparente au procédé développé à travers le test de Rorschach où le patient est amené à donner une interprétation d’une forme préexistante.

Les bois ont vraisemblablement été une source d’inspiration, composants un réservoir de formes, mais surtout de sujets pour l’artiste. Lors de la seconde période, les tableaux reprendront certains de ces thèmes : scènes religieuses, puis animaux fabuleux se faisant de plus en plus présents au fil de sa création :

Ce qui me semble important, c’est ta découverte de la mystérieuse forêt de Fontainebleau; sylvestre sanctuaire, branches et racines formes tourmentées que tu ramasses et dont tu constitues une étonnante collection : monstres, mi-hommes, mi- animaux qui seront sans doute à l’origine de ton bestiaire futur. Lhotellier in Bononia, 1990.

Cet univers de « monstres » révélé à travers les bois semble envahir sa peinture des années après. Ce monde forestier transparaît dans une de ses toiles de 1961 intitulée La Forêt démoniaque, Le Génie de la forêt.

Ces derniers, semblent tout droit sortis d’une sombre forêt imaginaire, menaçants ou non selon les formes et les couleurs qu’ils revêtent, souvent mêlés à des figures humaines : menaces directes ou simples songes, la question reste en suspens.

Cette collection très pure par sa matière et ses lignes, revêt un caractère poétique, encourageant celui qui l’observe à se projeter dedans pour une découverte de l’objet qui lui est propre. Cette collection d’objets naturels sur divers aspects, semble annonciatrice de ce que va réaliser Regner lors de la mise en place de son processus final.